L’histoire de la monnaie est aussi vieille que celle de l’Homme. Elle prit, tout au long de l’Histoire, des formes diverses avant de devenir progressivement une dette depuis depuis plusieurs siècles. Cette transition, apparue au milieu du Moyen-Âge, permit alors le passage de l’économie de marché au capitalisme et un changement sociétal majeur où un nouveau rapport au temps s’est instauré. L’être humain, par sa peur de l’avenir, eut besoin de mettre un prix au temps. Et par désir d’échapper à la mort, vit dans l’accumulation d’argent une manière d’atteindre l’éternité.
Le capitalisme ne pose pas seulement l’enjeu moral de l’acte marchand, savoir ce que l’on vend – mais celui du temps. Dès son avènement, il impose une raison à l’Histoire. Il pourrait ainsi être défini comme un système économique dynamique sans cesse et à tout prix tourné vers l’avenir. Un système dans lequel on ne s’intéresse qu’à la valeur d’échange et non d’usage. Autrement dit, un système où l’on ne tient plus compte du produit que l’on vend, car le seul objectif est de le vendre, donc d’accumuler du profit (la plus-value, dirait Marx). L’argent deviendrait une fin où l’on justifie les moyens.
Né dans une époque où le pouvoir du christianisme était en déclin, le capitalisme s’est ensuite développé sous différents courants, notamment à travers le protestantisme. Dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber explique que la morale protestante a joué un rôle décisif dans la formation du capitalisme, dans la mesure où la Réforme a fait de la richesse une bénédiction divine. Selon lui, la recherche du profit doit être « toujours renouvelée » car chez le protestant, le « devoir d’avarice est l’idée que le devoir de chacun est d’augmenter son capital, ceci étant supposé être une fin en soi ».
Mais cette conception montre bien que la Réforme n’est autre qu’une étape sur la route du capitalisme débuté trois siècles auparavant. Si le capitalisme était né en 1517, lors de la naissance du protestantisme, l’Allemagne et les Provinces-Unies alors dominantes en Europe et dans le monde auraient été à l’origine de cette nouvelle économie financière. Or, comme le rappelle Fernand Braudel, dans La Dynamique du capitalisme, les pays du Nord n’ont « fait que prendre la place occupée longtemps et brillamment avant eux par les vieux centres capitalistes de la Méditerranée. Ils n’ont rien inventé, ni dans la technique, ni dans le maniement des affaires. Amsterdam copie Venise ».
Le triptyque que Weber établit entre la richesse, le travail et le divin reste toutefois bien celui du capitalisme, même si les preuves de cette conception du monde sont antérieures à la morale protestante. La substance du capitalisme est une nouvelle vision du temps : elle découle de la rupture anthropologique de cette seconde partie du Moyen-Âge où la vision marchande du temps finit par dominer. Dans la pensée italienne du XIIIe siècle, l’au-delà n’existe pas, le temps n’est pas éternel et l’économie sert comme moteur du progrès de l’Histoire. Les deux figures du protestantisme Calvin et Luther parlent de l’au-delà comme d’un concept abstrait qui ne donnent aucune réponse concrète. Car le doute s’inscrit comme l’une des conditions nécessaires au capitalisme.
Si le temps n’est pas infini et la vie sur Terre étant la seule véritable, l’interprétation humaine finit par dominer. La marchandisation du temps devient possible, car il n’est plus catégorique de se soumettre à l’atemporel. Bien qu’il ait fait de la morale protestante une condition fondamentale du capitalisme, Weber n’était sûrement pas inconscient de tout cela puisqu’il souligne à plusieurs reprises que le protestantisme et l’esprit du capitalisme s’inscrivent, eux aussi, dans un nouveau rapport au temps hérité de plusieurs siècles.
Cette acceptation a toutefois laissé place à la transgression. Des siècles après ce basculement anthropologique, dans cette continuité matérialiste, le doute – inscrit dans le capitalisme – a aujourd’hui été remplacé par l’amnésie qui conduit au renoncement de toutes limites. Et au capitalisme de s’étendre en hissant le pouvoir de l’argent au rang de Dieu jusqu’à chercher à le remplacer. Sur chaque billet d’un dollar est ainsi indiqué sur la face avant « In God We Trust » depuis la fin du XIXe siècle.
Le salut et la réussite ne sont plus à chercher dans la justice ni dans la vérité – mais dans l’accumulation d’argent.
L’économie de la dette s’est ainsi octroyée des dimensions divines jusqu’à créer son propre espace-temps en accélérant l’ordre des choses. Comme la dette permet de produire aujourd’hui ce qui pourrait l’être plus tard, elle créée une distorsion et une accélération du temps où la course d’accumulation de capital devient une course contre le temps. Plus le volume de dettes est important, plus le temps se compresse et l’Histoire s’accélère. Les sociologues ne parlent-ils pas, continuellement, de la grande accélération ?
Cette économie bouscule le rythme de chacun et incite à travailler davantage pour rembourser son emprunt. Ce système s’installe même dès le plus jeune âge : les études en université sont très souvent financées par l’emprunt, comme aux États-Unis où près de 60 % des étudiants détiennent une dette moyenne d’environ 30 000 dollars. Ce n’est pas sans raison que les secteurs les plus attrayants soient les plus profitables… Au fond, le créancier s’approprie le temps du débiteur et l’aliène jusqu’à le contraindre dans ses propres décisions. Pour une dette privée, celui de l’individu endetté. Pour une dette publique, celui de l’État et de la société tout entière.
Car, aussitôt qu’une dette est émise, elle requiert de la croissance et des recettes nécessaires pour rembourser ses intérêts. Dans l’économie moderne où la monnaie et la dette ne font qu’un, la croissance est donc une nécessité pour un individu, une entreprise ou un État, afin d’assurer, le plus longtemps possible, sa pérennité et d’éviter le surendettement qui risquerait de conduire à la faillite ou au défaut de paiement. Cette croissance entraîne alors une abondance de besoins et de biens qui divertissent ceux qui les utilisent, altérant plus encore leur perception du temps. Le temps est sans cesse compressé, en particulier dans les lieux et secteurs où la dette est le plus utilisée. Dans le secteur financier, par exemple, dont la principale fonction est l’échange de la dette, le temps est compté en millisecondes, voire en nanosecondes.
La mise en place progressive de notre monnaie-dette créée également un appauvrissement généralisé à travers l’inflation. Par le simple fait que la quantité de monnaie devient supérieure à la production de l’économie en raison d’une accumulation croissante de dettes liée aux intérêts composés, elle perd de sa valeur au fil des ans. À des inflations temporaires liées à des phénomènes extérieurs (épidémie, tensions sociales, menaces commerciales…) ou des évènements de plus grande ampleur (guerres, chutes de régimes…) qui conduisent à une forte création monétaire, s’ajoute une inflation permanente liée à la dépréciation de la monnaie.
Or, de nos jours, tout monnaie échangée est une dette. Et toute richesse détenue sur un compte bancaire est une reconnaissance de dette de la banque envers son client, c’est-à-dire une valeur future. Autrefois « frappée » par la puissance publique, la monnaie est donc essentiellement sous la tutelle d’entreprises privées, par des banques, qu’elle créée « à partir de rien » tel des alchimistes, par un simple jeu d’écriture tout en ne disposant, en capitaux propres, qu’une partie infime du montant prêté.
Cette évolution de l’Histoire a conduit le capitalisme, sous sa forme la plus achevée, à abandonner le système étalon-or en 1971, séparant ainsi la création monétaire de toute limite physique. Alors que la dette mondiale atteint désormais 346.000 milliards de dollars et que l’avenir a été plus que jamais hypothéqué, ce système nous conduit peu à peu vers un immense effondrement. Pour éviter qu’une telle crise advienne, un grand jubilé monétaire doit être au plus vite instauré avant de permettre la création d’un système économique prospère et équilibré.
