De la nécessité d’un temps « de Gaulle » ?

La situation désastreuse de l’économie française ne peut être comprise qu’à travers l’analyse des décisions prises au fil des décennies. Or, depuis les années 1970, tous les gouvernements ont, sans exception, entraîné la France dans un enlisement de plus en plus profond. À tel point que le pays figure aujourd’hui parmi les plus mauvais élèves du continent, et se retrouve déclassé, chaque jour davantage, sur la scène internationale. Dans ce triste constat, où la résignation apparaît comme une fatalité, il est impératif de refaire vivre la voix de ceux qui ont porté la France au sommet. Des plus récents, le Général de Gaulle reste la grande figure emblématique.

En 1959, la France était, comme ses voisins, en pleine reconstruction. Alors que l’Europe renaissait de ses cendres, les potentiels de croissance étaient très élevés. Le choix d’une politique sociale et libérale, en faveur des travailleurs et des plus précaires, tournée vers la baisse du chômage, la production industrielle et l’investissement, était alors facilité par l’histoire.

La volonté de Charles de Gaulle dépassait toutefois toute temporalité. Elle s’inscrivait dans le temps long, dans la perspective historique de maintenir la France comme puissance autonome. La seule obsession du Général avait toujours été l’indépendance et les intérêts du pays, dans la lignée du Conseil national de la Résistance. C’est à travers les écrits de Simone Weil et de L’Enracinement, texte commandé par de Gaulle lui-même et destiné à présenter les possibilités de redressement du pays après la Libération, que le Général a renforcé ses idées. Or, l’idéologie de l’enracinement, définie par Weil comme le besoin le plus profond de l’âme humaine, a pour représentation politique celle de la souveraineté et du patriotisme.

Durant les dix années de sa présidence, Charles de Gaulle a incarné ces valeurs à tous les niveaux : dans sa lutte contre l’endettement du pays, dans sa volonté d’autonomie face aux marchés financiers, dans la souveraineté monétaire, dans la création d’une politique industrielle souveraine, dans le soutien aux grandes entreprises françaises comme Renault, Alstom, Airbus ou EDF, dans son indépendance militaire et vis-à-vis de l’OTAN, et même dans sa politique étrangère… À rebours des pratiques actuelles, il a toujours fait de sa vision et de ses idées le préalable à chacune de ses décisions.

Sur les questions les plus importantes, il n’a cessé de tenir cette corde solide, jusqu’à sa démission en 1969. C’est ainsi qu’un an plus tôt, au palais de l’Élysée, il présentait sa critique du capitalisme. Selon lui :

« Le capitalisme dit : grâce au profit qui suscite l’initiative, fabriquons de plus en plus de richesses qui, en se répartissant par le libre marché, élèvent en somme le niveau du corps social tout entier. Seulement voilà ! la propriété, la direction, le bénéfice des entreprises dans le système capitaliste n’appartiennent qu’au capital. Alors, ceux qui ne le possèdent pas se trouvent dans une sorte d’état d’aliénation à l’intérieur même de l’activité à laquelle ils contribuent. Non, le capitalisme du point de vue de l’homme n’offre pas de solution satisfaisante. »

Au-delà du pays, c’était donc de l’Homme dont il était question. L’aliénation, la dépossession de soi, ne pouvait être acceptée pour un partisan de l’enracinement. La dépossession de tout un pays, de toute une économie, encore moins. C’est avant tout cette dépendance à un système extérieur qui était au cœur de sa critique.

Or, après sa démission, les gouvernements successifs sont allés à l’encontre de cette idéologie. D’une politique d’indépendance et de souveraineté, la France est entrée à marche forcée dans la mondialisation financière, jusqu’à se retrouver dépendante d’intérêts étrangers.

Le pays s’est endetté massivement, a rejoint l’euro, a renoncé à toute politique industrielle sur fond de délocalisations, a laissé passer sous contrôle étranger nombre de ses grandes entreprises et a sacrifié son autonomie dans ses secteurs les plus stratégiques.

Faute de vision claire, le destin de la France s’est laissé porter par l’idéologie dominante, comme un individu dépourvu de ligne de conduite finit par se conformer.

Le Général de Gaulle, une seconde fois résistant (mais cette fois à un système économique), avait pourtant préparé ses successeurs. Dès 1968, il proposait une alternative : celle de la participation. En ses termes :

« Dès lors que des gens se mettent ensemble pour une œuvre économique commune, par exemple pour faire marcher une industrie, en apportant soit les capitaux nécessaires, soit la capacité de direction, de gestion et de technique, soit le travail, il s’agit que tous forment ensemble une société, une société où tous aient intérêt à son rendement et à son bon fonctionnement, et un intérêt direct. Cela implique que soit attribué, de par la loi, à chacun une part de ce que l’affaire gagne et de ce qu’elle investit en elle-même grâce à ses gains. Cela implique aussi que tous soient informés d’une manière suffisante de la marche de l’entreprise et puissent, par des représentants qu’ils auront tous nommés librement, participer à la société et à ses conseils pour y faire valoir leurs intérêts, leur point de vue et leurs propositions. […] C’est la voie dans laquelle il faut marcher. »

Plutôt que de soumettre la société à la loi du plus fort, telle que l’impose le capitalisme, Charles de Gaulle voulait instaurer un modèle économique fondé sur la participation et la solidarité – pour la France comme pour le monde. Il croyait en un système où bénéfices et pertes sont partagés, à l’opposé de ce qui prévaut aujourd’hui. Un modèle qui ne repose pas sur l’accumulation personnelle sans limite au détriment du collectif, mais sur un enrichissement distribué, rendu possible par la participation et l’investissement productif. À ce titre, il rappelait que « le capitalisme n’est pas acceptable dans ses conséquences sociales. Il écrase les plus humbles. Il transforme l’homme en un loup pour l’homme ».

Au fond, le Général défendait un modèle authentiquement collectiviste, respectueux de la propriété privée. Un modèle capable de retisser les liens entre les citoyens plutôt que de les fragmenter, au risque de les déraciner… Car une telle vision garantit aussi, par l’économique, la pérennité de la démocratie comme système où le pouvoir reste équitablement réparti. Aujourd’hui, alors que la concentration des richesses et les inégalités atteignent des sommets, et que l’économie française traverse – avec la démocratie – l’une des crises les plus graves de son histoire, la nécessité d’un nouveau « moment de Gaulle » semble plus que jamais s’imposer, cette fois avant que le pire ne survienne.

Article publié sur La Chronique Agora

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